Semaine 6 : journal d'une vegetarienne-future obese

Publié le par Manon

En vrac :

Quand je pense que je m'ennuyais a Mullewa...! Alors que je bossais 9h par jour, que j'avais ma guitare, des livres a volonte, une connexion illimitee et gratuite a internet, une immense piscine rien que pour moi, une super copine avec qui me moquer des clients du bar...! Ici, je n'ai rien de tout ca, et j'ai beau dire que mon village est idyllique...y'a un moment (5 semaines deja...) ou le paradis, eh bah on s'y emmerde !

Apparement, tout le village s'accorde pour dire que j'ai grossi. Les gens feraient le commentaire a ma famille d'accueil, qui bien sur, s'en rejouit. On n'est jamais trop gros pour les africains. Bon, perso, moi je ne vois pas la difference, et je pense qu'ils debloquent et qu'ils s'imaginent que j'ai grossi parce que ca les fait tripper de me voir manger comme eux, et comme ils se plaisent a le repeter, "manger de l'ugali, ca rend fort". Donc puisque j'en mange depuis un mois et demi, forcement, pour eux, je suis plus forte et grosse qu'a mon arrivee. Bref. L'ugali, je ne sais pas si ca me fera grossir mais si ce n'est pas l'ugali, ce sera peut-etre les mandazis, dont j'abuse. Depuis que je suis arrivee, je dois etre a mon mandazi numero 322. C'est toujours mieux que mon decompte des poulets decimes, que je tenais au Mozambique. Au moins cette fois, je ne tue personne (rapppel : les mandazis sont des beignets qui ressemblent un peu a des croustillons). Mais c'est terrible, si dans une ecole, on a le malheur de poser une assiette pleine de mandazis devant mon nez, en moins de 5 minutes, je vous ai degomme l'assiette. Et si par malheur, on ne me sert PAS de mandazis, alors la, c'est la deception de la journee (comment ca, y'a pas de mandazis ?! Non mais c'est un scandale !). Pour rester dans le theme bouffe : je viens de realiser que je suis en train de devenir vegetarienne. Le comble pour une fille qui jure depuis 25 ans qu'elle ne mangera jamais d'aliments de couleur verte. J'ai de la chance dans mon malheur, cependant, les legumes sont toujours cuits (comme si le bon Dieu existait vraiment, et qu'il m'avait entendue quand j'ai decrete a mon retour d'Australie que dorenavant, je pouvais ingurgiter des legumes, mais seulement cuits).

Samedi, je regardais (et aidais vaguement) Rebecca passer sa journee a faire la lessive a la main, de toute la famille, quand je me mets soudain a rire. Elle me dit : Manon, ne rigole pas, toi aussi un jour tu seras a ma place. Je reponds : en fait, non. Quand bien meme j'aurais un jour une famille (ce dont je doute), je ne passerai jamais toute une journee a laver les fringues de tout le monde, car je n'aurais qu'a tout balancer dans une machine, appuyer sur un bouton, et attendre que ca se fasse tout seul. La pauvre, je n'aurais peut-etre pas du lui dire...

Dimanche, je descends de ma montagne pour aller au cyber-cafe et a la reunion de mon assoc. Un mec me rattrape en courant. Il me demande un truc, mais je ne comprends pas. Apres maintes explications, je comprends enfin : il veut que je l'aide a resoudre un probleme de maths. Oula ! Il ne sait pas a qui il a affaire ! Pour etre polie, parce que je sais deja que je serai incapable de l'aider, je lui demande de me montrer. Une equation avec plein de x, de racines carres et de fractions. La grosse blague. Il fait quarante degres, on est au beau milieu d'un sentier de montagne, et il faudrait que je lui explique, en anglais, comment resoudre une equation, chose que je n'ai pas faite depuis 8 ans. Ca me parait aussi saugrenu que l'idee de faire une conference sur les chromosomes en chinois.

Lundi, je trouvais triste mon fond d'ecran impersonnel. Du coup, je suis allee regarder les photos que j'avais prise avec mon telephone : une photo de copine, et deux photos de frites de la friterie (d'americain-saucisse pour etre precise. Ne me demandez pas pourquoi j'ai une photo de frites dans mon telephone). On voit ce qui est important pour moi. Je me dis que ca serait un peu etrange de mettre la photo d'une copine en fond d'ecran de telephone... Du coup, j'ai mis la photo de l'americain-saucisse. Bref, je suis une pauvre fille. Heureusement, quand je regarde mon telephone, je ne salive pas encore, donc y'a de l'espoir. Mais quand meme, il n'y a que moi pour mettre une photo de frites de la friterie en fond d'ecran...

Apres une journee d'immense inactivite, je chausse mes converses, et decide d'aller voir le coucher de soleil d'encore plus haut. Magnifique, et chose encore plus magnifique, pas un mome a l'horizon pour me gacher mon moment paisible.

Mardi, Ruth me sort une jupe et me demande de l'essayer, persuadee qu'avec, je serais super "smart" (belle, pour les kenyans). Une chose immonde, en velours, avec des vieilles fleurs, qui m'arrive aux mollets. Je la passe par dessus ma robe. Et la, tout le monde decrete que cela me va super bien et que je devrais la porter. Ouais okay, dans 50 ans je veux bien...

La semaine derniere, je suis partie dans un delire vampire. Pour continuer dans le theme, je vous avouerai qu'il y a des moments ou je ressens une haine tellement profonde pour les gosses que j'en viens a regretter de ne pas etre un vampire et de ne pas pouvoir sucer leur sang jusqu'a voir la derniere lueur de vie s'enfuir de leurs yeux. Dans ces moments, je me dis que si j'etais un vampire, je commencerais par bouffer les gosses, car il m'en faudrait plusieurs pour me rassasier, ca eliminerait donc plus de monde (et il y aurait donc moins de monde pour m'interpeller "mzungu, mzungu"). Elle pete un cable, vous vous direz. Ma mere me trouve cruelle. Mais moi je dis, quand on a vecu 40 fois de suite la scene que je vais vous decrire, meme le comique de repetition ne fait plus rire : je suis assise tranquillement sur un rocher en train de lire ou d'admirer le coucher de soleil. Et la, une bande de momes debarque et, chacun leur tour, s'approche plus pres de moi, avant de faire demi-tour et de s'enfuir en courant et en hurlant d'une voix plus aigue tu meurs (alors que je n'ai pas bouge d'un poil). J'ai l'impression d'etre de retour au Moyen-Age : je suis un dragon dans sa caverne, et les jeunes gens du village viennent mesurer et comparer leur courage face au monstre (inoffensif, mais il fait peur quand meme avec ses ecailles-sa peau blanche).

Parfois quand je marche dans la "rue", j'ai l'impression d'etre une star : tout le monde m'interpelle, m'acclame, me demande comment ca va, vient me serrer la main, me demande d'etre leur ami ou de venir habiter chez eux. Je me rends compte que je detesterais etre connue. J'ai hate de redevenir une anonyme marchant dans les rues francaises, ou tout le monde se fout de tout le monde. Surtout que la seule raison pour laquelle les gens me parlent, c'est qu'ils voient en moi un immense billet vert (alors que putain de bordel de merde, en france, on n'a pas de dollars, combien de fois je vais devoir le repeter ?! Et non, la france ce n'est pas une region d'amerique !). Et ils veulent toujours savoir d'ou je viens et ou je vais. Mais serieux, qu'est-ce que ca peut leur foutre ?! Vous imaginez, dans la rue en France, demander a tous les gens que vous croisez ou ils vont et d'ou ils viennent ?! Un jour je devrais leur repondre un truc bien choquant, histoire de leur donner une lecon. Ah bah la, je reviens de l'hopital ou je viens de me faire avorter. Et la, je vais acheter des magazines porno devant lesquels je vais me masturber en pensant a dieu.

L'autre jour, je remontais dans ma montagne, et je m'apercois que les gosses qui marchaient devant moi se sont apercus qu'il y avait une mzungu derriere eux, se sont donc mis sur le cote pour me laisser passer et pour pouvoir me suivre (me mater le cul. Non je rigole, pas a 8 ans quand meme). Et la je me dis, putain, mais c'est quand meme magique. Je n'etais pas au courant de mon pouvoir d'attraction : je suis encore plus forte que le joueur de flute de pan (la legende du moyen-age). Meme pas besoin de jouer un air envoutant avec un instrument, non, je n'ai qu' a marcher, et tous me suivent aveuglement. Si ca tombe, je pourrais meme les faire tomber dans le ravin. Bref, du coup, je me suis mise a presser le pas, et bien sur, je les ai distances. Y'a juste mon petit frere (lui je l'aime bien, car il se comporte normalement avec moi) qui a reussi a me suivre. Le pauvre, il courait presque et il haletait et suait des gouttes avec son gros pull en laine.

Voila, sinon toute la semaine, j'ai assiste avec une membre de mon assoc, a un seminaire d'une autre association, censee nous former a enseigner les droits de l'homme dans les ecoles, etc. Sauf qu'en fait, en quatre jours de formation, on a juste appris le fonctionnement de leur assoc. Le gars a lu le code de conduite de l'assoc (pas de corruption, s'habiller comme une nonne, etc...) et les gens ont copie TOUT ce que le mec a dit. Bien sur, le mec appuyait ses propos sur des extraits de la bible, pour montrer que ce qu'il disait etait "logique". Le premier jour, j'ai fait comme tout le monde, j'ai fait la dictee. J'ai eu l'impression d'etre de retour en CP. Le deuxieme jour, je n'ai fait que noter les titres. Le troisieme jour, je me suis mise a faire des dessins sur ma feuille, et a noter des trucs qui n'avait rien a voir avec ce que le mec disait. Et le dernier jour, je n'ai meme pas sorti mon carnet. Je me suis souvenue ce que cela faisait d'assister a un cours, et me suis mise a jouer avec mon stylo (le faire tenir entre ma bouche en cul de poule et mon nez. Bien sur, le stylo est tombe par terre, je me suis penchee pour le ramasser, j'ai fait tomber ce qui etait sur mes genoux, bref, je me suis fait remarquee) ou avec mes poils de bras (que j'ai plutot nombreux et longs, donc il y a matiere a jeu, surtout avec les chaises en plastiques et l'electricite statique. Oui, je sais, je viens d'avoir 25 ans, on ne dirait pas). J'ai adore, a la fin du seminaire, le gars dit : la prochaine fois, je vous distribuerai le code de conduite par ecrit : les gens ont donc passe une semaine a ecrire mot pour mot ce que le gars a raconte POUR NADA. Je suis bien contente d'avoir arrete de prendre des notes. De toutes facons, je ne vois absolument pas l'interet de prendre des notes sur le code de conduite de l'association pour aller enseigner les droits de l'homme dans des ecoles. Et franchement, ne pas accepter d'argent en contrepartie de mes services, je crois que j'aurais pu le deviner, mais ici, la corruption est tellement partout, que le gars a cru bon de passer 5h 5 jours de suite a en parler. Bref.

Alors concretement, comment ca se passe ce seminaire ? Tout le monde arrive a 9h. Le gars qui nous "enseigne les principes de son assoc" arrive entre 10h et 14h (aujourd'hui, j'ai cru que j'allais tuer quelqu'un). En attendant, on est sagement assis sur une chaise en plastique, dans une eglise conscruite en toles. Si on avait voulu nous exterminer, on n'aurait pas trouve meilleure tactique. Puis quand le gars arrive, tous les gens bondissent de leur chaise comme si c'etait le pape en personne. Sur ce, quelqu'un lance une chanson (qui parle de dieu, of course) et tous suivent. Ensuite ils prient. Puis tout le monde se rassoit, le gars commence sa dictee et tout le monde note bien sagement (scolairement). De temps en temps, le mec demande a quelqu'un de lire un passage de la bible. Puis il demande a quelqu'un de relire le meme passage. Et enfin, un troisieme relit le meme passage, histoire d'etre sur qu'on a bien compris. Puis il recommence sa dictee. Il lit chaque phrase trois fois, pour que tout le monde puisse bien noter que : "chaque membre de l'association doit veiller a accomplir sa fonction avec honnetete". (Serieux, y'a vraiment besoin de noter ca ?!!!!). A la fin de chaque phrase, il prononce la premiere syllabe du dernier mot, et tout le monde reprend en coeur le mot en question. Exemple : Chaque employe doit veiller a accomplir sa fonction avec honnet...HONNETETE !!!! Ca m'insupporte. Enfin j'imagine que c'est cense nous tenir eveilles. Oui faut dire qu'avec la chaleur, moi je m'endors sur ma chaise. Ensuite on a une pause the-mandazis (ma seule motivation pour assister au seminaire). Puis on reprend. Enfin, 2h plus tard, ca commence a se terminer. Ca commence seulement, car d'abord, le gars demande a plusieurs personnes ce qu'ils ont appris. Et ca prend des heures. Donc bien sur, comme je suis la seule blanche, c'est toujours moi qui ai "l'honneur" de commencer. Puis tout le monde dit : "alors j'ai appris qu'en tant qu'employe de l'association, je devais veiller a ne favoriser personne-a m'habiller convenablement-a ne pas contracter de dettes, blablabla". Cette fois j'ai l'impression d'etre de retour en maternelle. Enfin, ca se termine. Ils prient, ils chantent, puis enfin on peut aller bouffer. Alleluia.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article